L'angle mort du mois · Pédagogie
Trois secondes de silence. J'ai craqué.
C'est exactement le temps qu'il fallait à leur cerveau pour démarrer. Et exactement celui qu'il m'a fallu pour le leur enlever.
Bonjour,
Le mois dernier, on parlait d'un silence qu'on lit mal : celui de la salle, en début de session, quand on demande s'il y a des « besoins particuliers ». Ce mois-ci, on reste sur le silence. Mais cette fois, c'est l'autre : celui qui suit une question. Et qui dure quelques secondes de trop pour notre confort.
La scène
Une douzaine de personnes autour de la table. Une formation pour formateur·ices, justement. On travaille sur les pratiques de chacun·e. Je veux les faire fouiller, pas réciter. Alors je pose une vraie question, du genre qui demande de chercher avant de répondre :
« Qu'est-ce qui fait, selon vous, qu'une formation laisse une trace ? »
Silence. Quelques regards qui se cherchent. Une personne respire, comme si elle allait commencer. Trois secondes passent. Je trouve ça long. Je reformule :
« Ou, si vous préférez, à votre dernière session, qu'est-ce que vous en avez retenu, vous, en tant que formateur·ice ? »
La personne qui allait parler s'éteint. La discussion repart, mais en surface. On échange des généralités. Je tiens mon timing. Je passe à la suite.
Ce qui se passe vraiment
Le silence que j'ai coupé, ce n'était pas un blanc. C'était un travail.
Une chercheuse, Mary Budd Rowe, a mesuré ça dès les années 1970 : quand on pose une question en classe, on attend en moyenne une seconde avant de reformuler, de donner un indice, ou de répondre soi-même. Une seconde. Or, dès qu'on tient ce silence trois secondes, tout change : les réponses deviennent plus longues, plus argumentées, et surtout, d'autres personnes se mettent à parler. Celles qui d'habitude ne disent rien.
Trois secondes. C'est ridicule. Et subjectivement, c'est une éternité quand c'est toi qui animes.
Ce que je n'avais pas vu, c'est que reformuler n'aide pas la salle : ça la soulage, moi. Ça me soulage de l'inconfort du silence. Mais pour les apprenant·es, c'est un redémarrage : la question d'avant est annulée, il faut reconstruire mentalement la nouvelle. Le temps de réflexion qui était en train d'aboutir, je viens de l'effacer.
Le silence d'après-question n'est pas un vide qu'il faut combler. C'est un travail qu'il faut protéger.
Le réflexe
Tiens le silence. Donne-lui un statut.
Trois leviers, simples, qui s'additionnent :
- Compte sept secondes dans ta tête. Pas trois : sept. Parce que subjectivement, trois secondes objectives en font ressentir une seule. Pose ta question, ferme la bouche, compte. Tu verras les bouches s'entrouvrir entre la cinquième et la sixième.
- Donne au silence un statut explicite. « Prenez 30 secondes pour y penser, je ne veux pas de réponse tout de suite. » Tu transformes une attente sociale inconfortable (« il faut que quelqu'un parle ») en consigne acceptée (« on est en train de bosser »).
- Fais écrire avant de faire parler. « Note ta réponse en une phrase, on partage dans deux minutes. » Tout le monde travaille en même temps, la pression de prendre la parole en premier disparaît, et tu récupères des réponses cent fois plus consistantes que la première qui aurait fusé.
À tester ce mois-ci
Dans ta prochaine session, après une seule de tes questions, compte sept secondes dans ta tête avant de faire quoi que ce soit. Sept. C'est tout. Tu peux même chronométrer pour de vrai la première fois, juste pour calibrer ton ressenti. Ce que tu observeras les fois suivantes te dispensera de chronomètre.
L'activité du mois
1-2-4-Tous
Une activité qui matérialise le réflexe de cette édition, issue des Liberating Structures : on réfléchit seul·e d'abord (1 min, en silence), puis en binôme (2 min), puis à quatre (4 min), puis on partage en plénière. La phase 1 silencieuse est sacro-sainte : c'est elle qui fait parler les voix qui d'habitude se taisent.
Fiche complète (déroulé minuté, consignes verbatim, plan B, version
distancielle) :
→
1-2-4-Tous
(extrait de ma Banque de 50 activités d'animation).
Template Notion gratuit · à dupliquer dans ton espace.
Pour aller plus loin
Maria-Alice Médioni, formatrice au GFEN (Groupe Français d'Éducation
Nouvelle), a écrit un texte court et lumineux sur le silence
comme outil pédagogique. Elle y distingue les multiples
natures du silence en classe (celui qui cache, celui qui travaille,
celui qu'on coupe) et défend une idée que je n'ai jamais lue dite
aussi nettement ailleurs : se taire, c'est se rendre « inutile »
pour ne pas court-circuiter le travail intellectuel des
apprenant·es.
→
Le
silence : un outil pédagogique
(PDF, 3 pages, revue Educateur, Genève, 2013).
PS : le silence qu'on coupe trop tôt n'est qu'une des formes du même
réflexe : aider tellement vite qu'on enlève à l'autre le travail
d'apprendre. On en reparlera. En attendant, j'aborde la posture
derrière ce réflexe dans
Former
pour toutes et tous, premier chapitre en accès libre.
À le mois prochain,
Anaïs